Catégorie : Epoque et individus

  • « Un esprit fermé ne construit pas une nation : un appel à l’ouverture pour un nouvel Irak »

    « Un esprit fermé ne construit pas une nation : un appel à l’ouverture pour un nouvel Irak »

    Chers amis,

    Nous sommes les enfants d’un pays diversifié, riche de cultures, de composantes, de religions et de dialectes. Malheureusement, cette richesse est souvent devenue une source de division plutôt qu’une source de force, au fil de notre histoire, qu’elle soit lointaine ou récente.Nous sommes en désaccord, puis nous nous disputons ; nous dialoguons, puis nous nous attaquons ; et nous rejetons les autres simplement parce qu’ils sont « différents ».

    Dans ces circonstances, alors que l’Irak traverse actuellement une période de calme — qui se prolongera inévitablement grâce à la sagesse des sages — il est utile de relire ce que disait le regretté penseur irakien Ali al-Wardi dans son livre La Farce de l’esprit humain :

    « Celui qui ne quitte jamais son environnement de naissance, qui ne lit que des livres qui renforcent ses croyances héritées, et qui se concentre uniquement sur la culture de sa patrie, ne peut être neutre dans son jugement. On attend plutôt de lui qu’il soit imprégné d’un nationalisme farouche et d’une fermeté intellectuelle. »

    Ces mots ne remettent pas en cause notre attachement à nos convictions, mais dénoncent la stagnation, l’enfermement et la vie dans une « bulle intellectuelle » d’où nous ne voyons rien d’autre.

    Notre diversité n’est pas une malédiction, mais une opportunité. Des Kurdes et des Turkmènes aux Arabes, des chiites aux sunnites, des chrétiens aux Yézidis et aux Mandéens, l’Irak est une entité multiforme.La coexistence ne peut réussir que si nous apprenons à voir le monde différemment.

    L’isolement engendre l’intolérance. Lorsque nous ne lisons que ce qui conforte nos idées, que nous ne nous lions d’amitié qu’avec ceux qui nous ressemblent, et que nous rejetons ceux qui ne sont pas d’accord, nous devenons des « murs solides », nous fermant à la lumière.Notre pays, l’Irak, a payé un lourd tribut à cette intolérance par le passé.

    La jeunesse irakienne est la véritable cheville ouvrière du changement. La génération post-2003 n’a pas créé le passé, mais elle détient les clés de l’avenir.Et cette clé réside dans l’ouverture à l’autre, non pas comme une menace, mais comme une opportunité de compréhension, et peut-être, de correction.

    Comment remodeler notre conscience ?Apprendre et lire sur ceux qui pensent différemment de nous est essentiel : ne nous contentons pas d’accepter ce qui conforte nos convictions ; lisons aussi ce qui les contredit.Engageons un dialogue respectueux, ne ridiculisons pas ceux qui diffèrent, et acceptons que la vérité n’est pas absolue.Nous sommes tous en quête permanente de découverte.Nous devons croire qu’un nouvel Irak commence par l’esprit des jeunes.Nous ne pouvons pas construire un nouvel Irak avec des esprits dépassés, et nous ne pourrons instaurer la paix intérieure sans apprendre à respecter les opinions d’autrui.

    L’ouverture n’est pas une faiblesse, mais une force.Douter de notre héritage n’est pas un blasphème, mais le début d’une prise de conscience.

    Sortons de nos barrières intellectuelles, et construisons une patrie qui n’exclut personne.

    Enfin, libérons-nous de la rigidité de nos jugements, et permettons à nos esprits et à nos cœurs de voir les autres avec un regard neuf, animé par le souci de l’unité de l’Irak et de son peuple.

  • Carte babylonienne du monde

    Carte babylonienne du monde

    Le British Museum de Londres abrite une vaste collection d’objets exceptionnels issus de la civilisation mésopotamienne (la Mésopotamie), l’une des plus anciennes civilisations de l’histoire humaine.

    Parmi les pièces les plus remarquables figurent :

    • Le cylindre cunéiforme, considéré comme l’un des premiers textes juridiques au monde ;

    • Les taureaux ailés (lamassu), qui gardaient autrefois les entrées des palais et temples assyriens à Nimrud et Assur ;

    • Les fragments muraux de la porte d’Ishtar, ornés de symboles divins et d’animaux mythologiques.

    La collection comprend également des tablettes cunéiformes portant des textes variés, tels que des correspondances, des contrats, des hymnes religieux et des œuvres littéraires, dont la célèbre Épopée de Gilgamesh. Parmi les pièces notables figurent également une statue du roi assyrien Assurbanipal II, ainsi que des objets illustrant la vie quotidienne en Mésopotamie, des statues et instruments utilisés dans les rituels religieux, sans oublier la sculpture de la lionne blessée, que j’ai évoquée dans un article précédent.

    Dans cet article, je souhaite mettre en lumière l’une des pièces les plus fascinantes du musée : la Carte du monde babylonienne, connue sous le nom de « Imago Mundi », datant du VIe siècle avant notre ère.Cette carte fut découverte en 1889 par une mission britannique dans la ville de Sippar, en Babylonie.

    Elle est gravée sur une petite tablette d’argile et représente le monde tel que les Babyloniens l’imaginaient. Babylone y occupe le centre, reflétant leur conviction qu’elle était le point central de l’univers. Autour de Babylone figurent des villes comme Suse et Ur, ainsi que des éléments géographiques (marais, montagnes) représentés sous forme de cercles ou de rectangles.

    On y voit également le fleuve Euphrate, tandis que l’ensemble est encerclé par « le grand océan », une bande circulaire figurant une mer cosmique.

    Au-delà de cet océan, la carte montre des régions mystérieuses appelées « la zone extérieure », que l’on pense être des terres légendaires. Les inscriptions cunéiformes sur la tablette décrivent ces lieux et les relient à des mythes et rituels religieux.

    Cette carte est une preuve du haut niveau de développement géographique des Babyloniens et de leur désir de comprendre le monde. Elle témoigne d’un mélange subtil entre réalité et mythe, illustrant leur perception profonde de leur environnement.

    Cette œuvre unique remonte à l’époque du roi Nabuchodonosor II, lorsque Babylone était le cœur d’un empire florissant s’étendant du golfe Persique à la mer Méditerranée, soulignant ainsi sa centralité dans la vision babylonienne du monde.

  • La lionne blessée

    La lionne blessée

    Je veille toujours, lors de mes voyages à l’étranger, à visiter les musées nationaux. Parmi les musées internationaux les plus importants qui abritent de nombreuses pièces archéologiques irakiennes, le British Museum de Londres et le musée du Louvre à Paris occupent une place de choix. Tous deux ont consacré des salles entières aux vestiges du Moyen-Orient à travers les âges, jusqu’à l’époque moderne.

    Lors de ma dernière visite à Londres, j’ai tenu à voir l’une des œuvres les plus marquantes du British Museum : la sculpture de la lionne blessée, qui fait partie d’un ensemble de bas-reliefs ornant une immense fresque de 40,6 mètres de long sur 1,6 mètre de haut, datant de l’époque néo-assyrienne (668–631 av. J.-C.), dans la salle du trône du palais du roi Assurbanipal à Ninive.

    Cette fresque est une véritable prouesse architecturale qui incarne la puissance et la majesté royales. Le palais d’Assurbanipal est considéré comme l’un des plus grands accomplissements de l’architecture assyrienne à Ninive. Ses murs sont couverts de plaques de pierre gravées avec une précision saisissante, représentant le roi au centre des scènes, dirigeant son peuple et ses armées. Ces reliefs sont parmi les chefs-d’œuvre les plus impressionnants de l’art assyrien : un subtil mélange de virtuosité technique, de symbolisme politique et religieux. Ils servaient à exprimer visuellement l’autorité divine et militaire du souverain.

    L’artiste assyrien y a représenté des scènes de culte, de guerre, de chasse et d’affrontements entre rois et animaux sauvages, notamment le lion, symbole ancestral de la destruction, de la force et de la protection. L’un des rituels majeurs auxquels les rois assyriens devaient se soumettre était la chasse aux lions, qui s’achevait par la victoire du roi, perçue comme la manifestation de son pouvoir divin.

    Même si les animaux représentés sont des lions blessés ou mourants, leur présence confère une beauté tragique à la composition. La variété des postures, la fluidité des mouvements et la finesse des détails, comme les gouttes de sang jaillissant des gueules frappées par les flèches empoisonnées du roi, renforcent l’impact visuel et émotionnel de l’ensemble.

    Parmi ces scènes, la sculpture de la lionne blessée se distingue comme la seule représentation féminine de ce combat. Cette œuvre est considérée comme l’un des plus grands chefs-d’œuvre de l’art antique, découverte dans les reliefs ornant les murs du palais d’Assurbanipal, y compris dans la salle du trône de Ninive.

    Cette scène bouleversante témoigne du génie des sculpteurs assyriens. On y voit la lionne à l’agonie, transpercée de flèches pendant une chasse royale. Son corps tendu révèle des muscles contractés, des griffes crispées s’accrochant au sol, une queue recroquevillée sous la douleur, et des traînées de sang s’échappant des plaies. Malgré ses blessures mortelles, la lionne tente encore de se relever : une illustration poignante de la volonté de survivre, même dans l’ultime faiblesse. Ses yeux expriment la souffrance, le chagrin, voire la défiance — un exploit artistique remarquable pour une sculpture vieille de plus de 2 600 ans.

    La lionne incarne la dignité dans la douleur, frappée par les flèches d’un chasseur expert. Ses yeux empreints de tristesse, son corps mutilé, et son dernier effort pour se tenir debout, racontent une histoire de résistance acharnée, soulignant que les blessures peuvent freiner le mouvement, mais non la volonté de lutter.

    Taillée dans le calcaire, cette sculpture révèle la maîtrise absolue des artistes assyriens dans le traitement des moindres détails : les crocs, les muscles tendus, les coulées de sang, tout concourt à une réalisme saisissant. Aujourd’hui, cette sculpture figure parmi les œuvres les plus célèbres de l’art assyrien exposées au British Museum, captivant les visiteurs par sa force émotionnelle et sa beauté brutale.

    Découverte lors des fouilles archéologiques du XIXe siècle à Ninive, la lionne blessée fut transportée au British Museum, où elle demeure l’une des pièces maîtresses de la collection, admirée tant par le grand public que par les chercheurs, pour sa puissance esthétique et sa valeur historique incomparable.

  • Enheduanna fut le premier poète et écrivain connu de l’histoire

    Enheduanna fut le premier poète et écrivain connu de l’histoire

    Enheduanna est une figure historique majeure, considérée comme la première poétesse et écrivaine connue de l’histoire. Ses écrits portent une profonde dimension religieuse et personnelle. Elle a vécu durant le règne du roi Sargon d’Akkad (environ 2334–2279 av. J.-C.), fondateur de l’Empire akkadien en Mésopotamie.

    En 1927, une équipe de fouilles de la mission conjointe du British Museum et de l’Université de Pennsylvanie a découvert les ruines de la nécropole royale dans la ville d’Ur, qui renfermait de nombreux tombeaux royaux ainsi que des trésors précieux datant du milieu du troisième millénaire avant notre ère.

    Lors de ces fouilles, plus de cinq mille tablettes littéraires mésopotamiennes ont été mises au jour. Parmi ces découvertes figurait un petit disque circulaire en albâtre, représentant la grande prêtresse Enheduanna, fille du roi Sargon. Elle y est représentée vêtue d’une longue robe et d’un voile couvrant sa tête, ses tresses tombant sur ses épaules. Le disque la montre tenant un sceptre, présidant un rituel religieux devant l’autel d’un dieu, offrant prières et cérémonies sacrées.

    L’historienne de l’art Irene J. Winter de l’Université Harvard a décrit ce disque comme étant sculpté dans un albâtre semi-transparent, mesurant environ 25,6 cm de diamètre et 7,1 cm d’épaisseur.

    Le disque montre la princesse Enheduanna s’avançant vers l’autel pour offrir des sacrifices.

    Le texte inscrit sur le disque mentionne son nom sous la forme suivante :

    « Enheduanna, épouse du dieu Nanna, fille de Sargon, roi du monde ; dans le temple de la déesse Inanna, elle a fait graver ce sceau comme offrande au dieu Anu. »

    Avec le disque, d’autres objets portant le nom de la prêtresse ont également été découverts, notamment des sceaux et des tablettes d’argile. Ce disque est actuellement conservé au Musée d’archéologie de l’Université de Pennsylvanie aux États-Unis.

    Parmi les tablettes retrouvées figurait une tablette contenant des lignes préservées d’un long poème dans lequel elle déclare :

    « Je suis Enheduanna… j’ai pris ma place dans la demeure du sanctuaire. J’étais la grande prêtresse. »

    Ces mots sont considérés comme l’un des premiers exemples connus d’écriture autobiographique.

    Avant cette découverte, le nom d’Enheduanna était totalement inconnu. Mais la mise au jour de ce disque et des tablettes a considérablement enrichi notre connaissance de l’histoire ancienne de l’Irak.

    Dans la littérature mondiale, Enheduanna est reconnue comme la première auteure connue de l’histoire. Elle est l’auteure du plus ancien texte poétique écrit, et la première femme à avoir signé ses œuvres à une époque où les écrits littéraires étaient presque toujours anonymes.

    Le chercheur William Wolfgang Hallo, spécialiste de la littérature assyrienne à l’Université de Yale, la décrivait comme le « Shakespeare de la littérature sumérienne ». Elle a précédé l’Épopée de Gilgamesh de 800 ans, le poète grec Homère, auteur de l’Iliade et de l’Odyssée, de 11 siècles, et la poétesse grecque Sappho d’environ 1700 ans.

    Enheduanna a su allier son statut de princesse, son rôle de grande prêtresse, et son génie poétique, faisant d’elle une figure exceptionnelle de l’histoire de l’Irak ancien. Ses écrits ont inspiré de nombreux chercheurs et auteurs à travers le monde, et ont été traduits en anglais et en allemand.

    La professeure Roberta Binkley, spécialiste de littérature anglaise à l’Université du Tennessee, l’a qualifiée de voix forte et affirmée, que les femmes ont besoin d’entendre.

    En son honneur, l’Union astronomique internationale a nommé en 2015 un cratère sur la planète Mercure « Enheduanna », parmi une sélection de 3500 noms proposés — un hommage à son apport littéraire et intellectuel.

  • L’histoire de Sarah

    L’histoire de Sarah

    Au début du XXe siècle, une femme exceptionnelle du nom de Madame Sarah Ohannes Hovhannes s’est imposée comme une figure marquante de l’histoire irakienne. Née à Bagdad en 1889 dans une famille arménienne, Sarah a connu très tôt le goût de la tragédie en perdant sa mère, Sophie, ainsi que sa jeune sœur Zabel. Après leur décès, elle fut élevée par sa tante, également nommée Sophie. Elle hérita de son père une grande fortune, comprenant des sommes d’argent, des terrains à Bagdad, et une zone prospère qui deviendrait plus tard le quartier connu sous le nom de Camp Sarah.

    Sarah a grandi dans une belle maison située sur la rue al-Rachid, avec vue sur le Tigre. En hommage à sa sœur Zabel, décédée à l’âge de six ans, son père fit don d’une des grandes demeures familiales à la communauté arménienne de Bagdad afin d’y fonder une école, appelée l’École Zabelian.

    Un événement clé dans la vie de Sarah eut lieu en août 1910, lorsque Nazim Pacha, alors gouverneur ottoman de Bagdad, organisa une somptueuse soirée dansante sur un bateau pour collecter des fonds en faveur d’un nouvel hôpital. Cet événement réunit des diplomates, des membres de diverses communautés étrangères et des familles chrétiennes locales, devenant rapidement le sujet de conversation de la ville. Sarah y assista avec sa famille, vêtue d’un costume traditionnel arménien. Bien qu’elle n’ait que 17 ans, elle attira l’attention de Nazim Pacha, âgé alors de cinquante ans. Il demanda sa main en mariage, mais elle refusa sa proposition, provoquant la colère du gouverneur, qui se sentit profondément offensé.

    Ce qui suivit fut digne d’un drame. Nazim Pacha abusa de son pouvoir pour harceler Sarah avec insistance, ignorant totalement son refus. La tension monta d’autant plus que Bagdad connaissait à cette époque une agitation politique grandissante, avec des factions concurrentes en lutte pour le pouvoir. C’est dans ce contexte explosif que le journaliste Ismail Haqi Baban, affilié au Parti Union et Progrès, visita Bagdad. Informé de l’affaire, il publia des articles dénonçant publiquement le comportement du gouverneur, ce qui déclencha une vague d’indignation populaire.

    Au début de l’année 1911, des représentants irakiens à l’Assemblée ottomane déposèrent une plainte officielle contre Nazim Pacha, provoquant une réaction immédiate de la Sublime Porte à Istanbul. Sous la pression politique et populaire, Nazim Pacha fut démis de ses fonctions le 17 mars 1911.

    Mais l’engagement de Sarah ne s’est pas limité à la sphère politique. Elle joua également un rôle humanitaire majeur. En 1915, face à l’ampleur des souffrances causées par le génocide arménien, elle fonda l’Association des Femmes Arméniennes pour venir en aide aux déplacés et aux victimes. Dès 1917, elle avait déjà fourni nourriture et vêtements à environ 20 000 réfugiés arméniens en Irak, illustrant ainsi son engagement profond envers les personnes les plus vulnérables en temps de crise.